Jean-Claude Guillebaud n'est certainement pas un révolutionnaire tonitruant… mais sa chronique hebdomadaire dans un journal grand public comme Sud-Ouest Dimanche apporte un éclairage humaniste et sans complaisances aux grands problèmes de société… Ce type d'analyse critique n'est, de nos jours, guère présent dans le flot tiède des actualités médiatiques.
Je vous invite donc à le lire (éventuellement sur le site internet de Sud-Ouest) et, à titre d'exemple, je vous communique l'article publié aujourd'hui :

Sont-ils devenus sourds ?

  • Pendant les chamailleries politiciennes, de gauche et de droite, un certain désastre continue. Je parle bien sûr de l’explosion des inégalités, de l’élargissement du fossé entre riches et pauvres. Le phénomène devient même vertigineux des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, par exemple, une étude vient d’être publiée (le 16 septembre) par le magazine « Forbes ». Elle montre que les 400 Américains les plus riches sont aujourd’hui plus riches encore qu’avant la crise de 2008. Au total, la fortune de ces 400 privilégiés - 2 000 milliards de dollars - équivaut au produit national brut de la Russie. Oui, on a bien lu, de la Russie. Ces 400 bonshommes possèdent autant que 143 millions de Russes. Et ladite fortune a augmenté de 300 milliards de dollars en dix ans.
    Cela veut dire que, cinq ans après la crise financière qui a mis les économies occidentales sens dessus dessous et pénalisé durablement les peuples, le petit jeu de la cupidité addictive a repris de plus belle, avec dividendes, bonus, parachutes dorés, optimisation fiscale et le reste. Si l’on veut un chiffre plus parlant encore, sachons que 1 % des Américains les plus fortunés concentrent désormais à eux seuls le cinquième de la richesse totale du pays. Une telle confiscation ne s’était pas vue aux États-Unis depuis… un siècle.
    En Europe, l’évolution est comparable, même si les écarts de niveau de vie sont encore moindres. La dernière étude publiée ce vendredi 20 septembre par l’Insee porte sur l’année 2011, donc avant l’alternance. Elle montre un creusement très net des inégalités et une aggravation aussi préoccupante de la pauvreté. Si le niveau de vie des 10 % des Français les plus favorisés a augmenté de 2,1 %, celui des 40 % les moins riches a fortement baissé au cours des trois dernières années du sarkozysme. En 2011, la France comptait - déjà ! - 8,7 millions de pauvres.

    Le PS et l'UMP sont-ils devenus sourds ?


    Au lieu de s’interroger sur ce qu’a de politiquement explosif une telle évolution
    , nos responsables s’émeuvent dans un climat de panique municipale de l’irrésistible montée du Front national « dédiabolisé ». On fait mine de ne pas voir qu’il y a évidemment un lien de cause à effet entre les deux phénomènes : paupérisation d’un côté, colère populaire de l’autre. On préfère disserter à l’infini sur le « fascisme qui vient » ou l’égarement politique des plus pauvres. C’est idiot ! J’ai lu dans « Le Monde » en date du 18 septembre une remarquable - et très lucide - interview du sociologue Alain Mergier. Il explique que le FN est en train de devenir « la » référence pour une partie des milieux populaires et des classes moyennes.
    Pourquoi ? Parce que, selon lui, le FN leur tend un miroir « dans lequel les plus pauvres et les classes moyennes reconnaissent l’expérience qu’ils vivent : la fragilisation du lien social, la croissance de leur vulnérabilité, l’imprévisibilité du lendemain ». Le PS et l’UMP leur paraissent sourds à cette destruction de leur vie quotidienne. Leur choix du FN n’est donc plus seulement un vote « protestataire », comme il le fut longtemps. Puisque rien n’a marché, essayons cette dernière carte, se disent-ils.
    Qu’on me comprenne bien, je n’écris pas cela pour porter un jugement à l’emporte-pièce sur les uns ou sur les autres. J’exprime simplement ma consternation devant l’aveuglement durable de nos « élites », les rivalités à la petite semaine, les grandiloquences creuses, les reculades incessantes de la gauche devant le petit monde de la finance, la lâcheté discrète qui consiste - pour les uns comme pour les autres - à se payer éternellement de mots et « d’annonces », comme on dit. Pour le reste, la Bourse est à son zénith, et les grands médias audiovisuels se noient littéralement - du matin au soir - dans la grosse rigolade façon Ruquier ou Hanouna. Quant aux commentateurs en vue qui incarnent la pensée dominante, tout se passe comme s’ils regardaient ailleurs.

22-JCG